Les Forges
de Châtillon-sur-Lison
 
Situées sur les rives de la Loue.
 

 
Vue d'ensemble des Forges
 
Les nombreuses rivières et les bois, ont permis l’utilisation et le développement de l’énergie hydraulique. Elle permettait de faire tourner les meules des moulins à grain, mais aussi, la mise en mouvement des roues qui actionnent les soufflets et les martinets des forges.
Autre élément important, la présence de minerai de fer dans le sous-sol, permettant ainsi, depuis l’antiquité, l’exploitation métallurgique.
 
On trouvait dans la région, trois types d’usines :
  • Les hauts fourneaux :
Malans, Scey-en-Varais et Châtillon-sur-Lison.
  • Les forges :
Châtillon-sur-Lison et Scey-en-Varais
  • Les martinets, qui deviendront ensuite les taillanderies :
AmanceyEternoz, Myon, Nans-sous-Sainte-Anne et Fertans.
 
 
Le haut-fourneau.
« Imaginez une tour carrée de 12 pieds de large et de 24 pieds de haut, bâtie solidement en briques et voûtée de même, imaginez sa voûte percée  dans le milieu d’une cheminée, de forme carrée.
 
Voilà ce que l’on appelle le fourneau : c’est le creuset, le vase, la fournaise, où tout s’engloutit... Ce fourneau se trouve construit au milieu d’un grand bâtiment, sans division,  le sol de la fournaise n’est que d’un pied tout au-dessus du sol du hangar, et c’est assez pour donner au métal, quand il est en fusion, la pente nécessaire pour que son poids le fasse descendre au moule, un escalier facile mène à la bouche de la cheminée par dedans, et par dehors une pente douce donne également aux brouettes un accès commode pour cette embouchure, c’est par là… que pêle-mêle l’on jette, la mine brut appelée minerai, la terre, et le charbon de bois.
 

 
Coupe d'un haut fourneau
 
A l’un des côtés de la fournaise, à 18 pouces du sol, pénètrent les tuyaux de deux soufflets de 15 pieds de long sur 5 de large, c’est la poitrine d’Eole qui souffle sans cesse, et c’est une grande roue mise en mouvement par le courant des eaux qui fait jouer ces énormes poumons.
 
Sur une autre face antérieure de la fournaise, à 12 pouces du sol, est une ouverture latérale, par laquelle doit sortir le métal en fusion, puis par une autre bouche un peu plus élevée, on voit sortir continuellement une bave enflammée, gluante et qui se consolide en sortant, les scories, qui sont entraînées au loin, par un ouvrier armé d’une longue barre de fer pliée, pour en faire un râteau. Quand les scories sont totalement refroidies, on les transporte dans les parties basses et mal affermies des chemins, rien n’y fait un empierrement plus solide.
 
Les ouvriers qui servent le fourneau n’ont d’autre habit qu’une longue chemise qui leur laisse toute la liberté de mouvements, des habits plus contraints nuiraient à leur travail et les accableraient sous le poids d’une insupportable chaleur ».
Extrait de l’ouvrage de l’agent forestier Lequino,
« Voyage pittoresque et physico-économique dans le Jura, 1798.  (A.D. Besançon)
 
 
Le haut-fourneau de Châtillon-sur-Lison
 Le haut-fourneau existait en 1667 et il appartenait à la famille Mouret.
Il a cessé son activité entre 1744 et 1772.
 
Les forges
 
Pour poursuivre la fabrication du fer, la forge est le complément indispensable du haut-fourneau.
La masse pâteuse sortant du haut-fourneau était écoulée directement dans les moules préparés à cet effet, où dans des canaux creusés dans le sable pour fournir des gueuses. (Lingot de forme allongée provenant de la coulée dans le sable de la fonte du haut-fourneau).
 
Pour convertir la fonte en fer, il fallait l’affiner et la cingler. La fonte était amenée dans les foyers d’affinerie. C’était une caisse construite au niveau du sol sur une solide fondation et dont les côtés (plus l’ouverture sur le dessus) sont faits de plaques de fonte. Sur un côté, débouche la tuyère du soufflet. Cette caisse rectangulaire est remplie de charbon de bois. Sur ce lit de charbon transformé en fournaise par l’action du soufflet, on amène sur des rouleaux de manutention la gueuse de fonte. L’affineur remue le fer pâteux, qui est recueilli dans un creuset, et le retourne pour l’exposer au vent du soufflet dans la zone de chaleur maximum. Puis, aidé de ses aides, le maître affineur passe la masse de métal sous le marteau pour la cingler.
 
« … une masse de fer, de poids de 700 livres, façonnée en tête de marteau, garnie d’acier, trempée fortement dans un manche de buis de 7 pouces de diamètre et de 9 pieds de long, plusieurs dents de fer implantée circulairement en forme de pignon sur l’arbre d’une grande roue que les eaux font tourner, soulèvent le marteau dans leur trajet et l’abandonnent de son propre poids en s’appuyant : c’est la ce que l’on appelle le gros marteau… ».                                                             (Extrait du livre de Lequino.)
 
La vitesse du marteau devait augmenter au fut et à mesure que la loupe se refroidissait. L’opération terminée, on obtenait un pain que l’on coupait en plusieurs morceaux. Ceux-ci de nouveau portés au rouge seraient encore battus sur le marteau ou étirés.
 
Marteaux et enclumes s’échauffent beaucoup au cours du travail et le marteleur les arrose souvent avec l’eau qu’il puise dans l’auge située à côté de lui. Lorsque les faces du marteau et de l’enclume ont perdu leur poli, il fallait les retailler, puis, les meuler avec une pierre de grès plate.
 
 

 
Plan de la forge, 1820   (A.D. Besançon, série P)
Fondée par la famille Mouret en 1677, avec la construction du haut-fourneau.
 
Louis Bourgeois vend, en 1786, les forges aux frères Louvot.
L’inventaire de cette vente permet de définir la composition exacte des bâtiments :
Sont mentionnés : la forge, la halle de forge, trois martinets,
un bâtiment contenant la roue placée au bout de l’écluse, l’ancienne fonderie,
la grande tirerie, la tirerie du bas et la fournaise des appointeurs.
 
 

 
Les logements des ouvriers.
Nos ancêtres GUYON-VUITTENEZ-PIERRE et COLARD,
habitaient dans ces logements, en 1855.
 
Les ouvriers sont logés dans 33 logements, dont 24 possèdent 2 pièces.
                                                      
 

 
Maison du maître de forge.
 
Le maître de forge possède sa propre maison.
 
Une école est construite dans l’enceinte même des forges, permettant ainsi aux enfants des ouvriers d’être scolarisés, sans quitter le site. Elle est datée de 1788 sur le linteau de la porte. Dès 1777, Marie catherine Pecclet, maîtresse d’école est inscrite aux forges.
 
Une écurie, une grange et un colombier sont également mentionnés sur l’inventaire.
 
155 ouvriers travaillent en 1826 à Châtillon-sur-Lison. L’usine comprend deux feux de forge et une tréfilerie à 18 bobines en fonte de fer mises en mouvement par une roue hydraulique d’environ 10 m de diamètre et ayant une force de 120 chevaux. On y fabrique 1 200 000 kg de fer de tous numéros et de toutes qualités. En l’An X de la République, les échantillons de cette production ont obtenus une médaille d’argent à l’exposition des produits de l’industrie française.
 
En 1818, l’usine de Châtillon est achetée par M. Dubost. L’annulaire départemental du Doubs de cette période précise que l’on ne travaillait les barreaux de tirerie qu’au martinet, en suivant d’anciens procédés. Il faut attendre 1830, après un voyage en Angleterre de son propriétaire, aidé par un de ses mécaniciens, pour voir le développement de l’usine et sa modernisation.
 
 
 

 
 Le barrage et un bâtiment des forges en 1998,
occupé par le centre EDF. (et Christian Guyon)
 
Située sur les bords de la Loue, une rivière non navigable, et les deux rives appartenant à M. Dubost, l’eau, quelque soit le temps (chaleur ou froid le plus intense), la rivière apporte abondamment les forces nécessaires, pendant que les autres usines sont obligées de stopper leurs activités.
 
Les installations de Châtillon-sur-Lison comprenaient :
  • 3 feux de forge pu d’affinage
  • 1 martinet
  • 2 souffleries mues par l’eau
  • les fours utiles pour le recuissage des fils de fer
  • des fours à flammes perdues
  • des ateliers d’étirage
  • une fonderie
  • une scierie fournissant le bois de construction. Elle était encore en activité en 1883.
  • une halle à charbon de bois
  • des ateliers de serrurerie, menuiserie
  • des magasins
  • Une tuilerie, qui produisait 150 à 200 000 tuiles. Elle utilisait la terre du lieu dit « les marnières ». Elle a cessé son activité en 1848.
  • les logements ouvriers
  • la maison du maître de forge avec dépendances
  • un magasin où les ouvriers achetaient leurs provisions.
  • Une école
 
C’est en 1857 que la Société des Forges de Franche-Comté absorbera les forges de Châtillon.
L’incendie de 1876 détruira la tréfilerie-clouterie, entraînant ainsi la fin des forges.
 
Vie quotidienne à la forge
 
Le personnel
Une caractéristique importante de ce personnel est du au fait que ces derniers travaillent sur des chantiers extérieurs au bourg. C’est aussi le cas des mineurs, charbonniers, bûcherons.
 
On faisait souvent appel à du personnel venant d’ailleurs (comme mes ancêtres PIERRE, originaires de Lorraine). Dans une délibération du conseil municipal du 17.01.1836 de la commune de Scey-en-Varais, le conseil refuse des portions d’affouage à 16 ouvriers qui en avaient fait la demande, car ils étaient considérés comme « ouvriers ambulants n’ayant aucun domicile réel ».
 
L’usine de Châtillon-sur-Lison comptait vers 1835, une centaine d’ouvriers. Ces cent ouvriers assuraient la subsistance d’environ 400 personnes. Les conditions de vie qui se créent aux forges font de l’usine, un véritable village, à l’écart du village rural. Cette communauté sociologique est formée par les unions conjugales, les parrainages qui tissent ainsi des liens très forts et rapprochent cette population.
 
Cette communauté est à l’écart du monde des laboureurs et des artisans du village, autour de laquelle, la spécificité des métiers du feu, le mode de vie et les moyens de vie, édifieront autant de barrières la séparant de la paysannerie environnante.
 
Les bâtiments ouvriers.
Les ouvriers logeaient sur place, et cela dès la fin du XVII° siècle, à l’origine des installations industrielles, engendrés par la nécessité de la fabrication en continu que par l’isolement de l’usine. Ce phénomène n’est pas exclusif aux forges ni à la Franche-Comté. On retrouve ce cas en région parisienne, avec la chocolaterie Menier à Noisiel, le Familistère à Guise, etc
En rappel, Châtillon possédait 33 logements d’ouvriers, dont 24 avaient 2 pièces d’habitation.
 
A proximité des installations industrielles, traversés par les chemins du charroi, ces ensembles de logements regroupés impliquaient une vie imprégnée par l’usine et inévitablement communautaire.
 

 
Anciens logements des ouvriers en rénovation
 
Les membres du personnel avaient également à disposition la jouissance de jardins potagers, considéré à l’époque, comme de première nécessité. A Châtillon, les ouvriers disposent en plus des jardins,  de vignes sur les communes de Rouhé et Rurey.  Ils peuvent aussi, en complément, profiter de la pêche dans la Loue. Une grange également permettait aux ouvriers d’élever du petit bétail.
 
 

 
 Pavillon d’entrée de la forge, transformé en bergerie (1998).
 
 
Magasin, église et école.
Il est fait mention, en 1830, de l’existence d’une cantine. C’est une maison où les ouvriers vont acheter leurs provisions.
La commune ne possédant ni église, ni école, et pour éviter aux ouvriers de se rendre aux offices religieux à Cussey ou à Courcelles, les maîtres de forges vont les construire dans l’usine. La chapelle est érigée en 1706, et en 1777, on trouve la mention d’une maîtresse, avec Marie Catherine Pecclet. Cette maison d’école sera agrandie et deviendra la propriété de la Société de Forges de Franche-Comté en 1865, et fermera en 1876.
 
La St Eloi était le jour de la fête patronale à Châtillon. Des forains amenaient des chevaux de bois sur la place des forges. La fête se poursuivait pendant une semaine, d’un dimanche à l’autre. Tout était fait, calculé, pour que les ouvriers restent dans l’enceinte de forges, en ayant le minimum de contact avec la population rurale.
 
Les conditions de travail.
Le grand progrès technique des hauts fourneaux implique une production en continue, de jour comme de nuit, dimanches et fêtes compris. L’affinage étant étroitement lié à la production des gueuses, les affineries travaillaient également par alternance de deux équipes. Seuls, les forgerons, martineurs, brocqueurs et renardeurs pratiquaient le travail en équipes normales, soit :
  • 12 heures par jours
  • 6 jours par semaine.
 
Les conditions de travail des ouvriers des forges étaient très dures :
  • Travail exposé aux hautes températures
  • Travail de jour et de nuit
  • Travail très salissant et malsain, surtout pour les livreurs de charbon et les chargeurs du fourneau.
  • Les tâches de la forge sont marquées par de graves sujétions.
  • Les travaux annexes, avec les réparations du barrage, curage des canaux, réparation du fourneau….
 
Les ouvriers forgerons et leurs aides recevaient un salaire basé sur le quintal de fer produit. C’est la raison pour laquelle ils se faisaient aider par leurs femmes et leurs enfants dès l’âge de 8 ans.
 
L’ouvrier des forges mangeait du pain blanc et sa dépense en viande représentait le quart de son salaire et souvent, la moitié. La femme et les enfants étant généralement entretenus sur le supplément de salaire apporté par leur aide.
 
Le forgeron travaillait devant le feu durant 7 à 9 heures, à une température de 60 à 80 degrés, et dans une température ambiante de 25 degrés. Un bon forgeron et ses deux aides produisaient environ 300 kg de fer par jour, et ils pétrissaient et remuaient pendant trois heures une masse d’environ 150kg.
 
Le forgeron consommait 2 à 3 litres de vin par jour, et une énorme quantité d’eau coupée de café ou d’eau de vie, soit environ 8 litres quotidiennement.
 
Les maladies les plus fréquentes étaient les brûlures, les maladies des yeux, les phlegmons, les hernies, les varices, les rhumatismes, les névralgies, ainsi que des diarrhées estivales causées par l’abus de l’eau.
 
Les conditions de vie des ces ouvriers étaient la cause d’un antagonisme aigu entre lui et le paysan, qui se nourrissait de pain noir, ne mangeait de la viande qu’aux grandes fêtes et ne buvait que peu de vin. Le paysan considérait l’ouvrier comme un ripailleur sans soucis, destiné à finir ses jours dans la mendicité, si ses enfants ne le prenait pas en charge.